La Rose de sable le roman « marocain » oublié de Henry de Montherlant

Abdeljalil Lahjomri

Abdeljalil Lahjomri

Dans une lettre du 24 Avril 1931, Henry de Montherlant écrivait : « mon prochain volume, la Rose de sable, va déchainer la colère et la calomnie… ». Mais l’auteur allait renoncer à publier ce roman pour des raisons « patriotiques » affirmait-il, ne voulant pas que la charge anticolonialiste qu’il contient causât quelques désagréments au protectorat français au Maroc. Parce que tout le récit se déroule au Maroc et que toute l’histoire y est « marocaine ». L’auteur fut violemment critiqué pour cette « lâcheté » et « cette démission ». Lui, ne voulait publier son roman que quand cette œuvre deviendrait un document « historique », donc inactuel. Il publiera certes dans les années cinquante quelques extraits qu’il intitulera
« L’histoire d’amour de la Rose de sable » mais le roman de quelques 600 pages ne sera intégralement publié qu’en 1968.
De quoi s’agit-il ?
D’une histoire d’amour entre un jeune officier français en mission dans le sud marocain et une adolescente du pays, une sorte de femme-enfant, une histoire haletante qui nous fera suivre l’évolution psychologique et morale du jeune militaire qui pour échapper aux tourments de sa solitude saharienne cherche une compagne, conçoit pour cette adolescente « indigène » une passion telle que, du colonial imbu de la grandeur française qu’il était en débarquant à Tanger, au début du roman, il se muera à la fin, juste avant sa mort en un anti colonial convaincu de l’erreur et de l’injustice de ce système politique envers un pays et une civilisation dignes d’admiration. Gravitent autour de ces « amants » des personnages que « l’exil » dans ces contrées de fin de monde rend étrangement « humains, trop humains » : un « passionné du jupon », un colonel déçu, un capitaine à moitié fou, un docteur qui le deviendra complètement, un caïd de douar fourbe, arriviste et collaborateur, un épicier poète en entremetteur, le père de l’adolescente murée dans son silence, et la mère du jeune officier murée, elle, dans les rêves de gloire pour son fils.
Ce jeune officier aime sincèrement cette femme-enfant, son pays, sa culture, sa civilisation. Il évoluera de l’arrogance au respect et à la passion admirative. Mais il ne pourra jamais briser le silence que son « amante » opposait à ses élans. Rahma puisque c’est son nom n’a pas de voix, elle ne prononcera pas un seul mot tout au long de ces 600 pages. Résignée et hostile, elle restera muette. Si on devait faire une lecture symbolique du roman d’Henry de Montherlant au-delà d’une lecture politique qui révèlerait l’attitude anticoloniale de cet auteur, on dirait que son personnage, jeune officier, représente la France, incarne la France, et que la jeune « amante » symbolise la résignation du Maroc sous le protectorat, son hostilité latente, son refus de se laisser appréhender dans son intimité, sa sourde résistance, sa froide révolte. C’est la ville européenne qui s’étend face à la médina qui se referme sur elle-même, et sur ses secrets, deux mondes qui vivent côte à côte et qui s’ignorent, un impossible dialogue et l’inévitable divorce d’un couple contre nature.
Jacques Berque dans son ouvrage « Le Maghreb entre deux guerres », remarque toutefois que l’esthétisme de H. de Montherlant « même bienveillant méconnaît le mouvement de l’histoire ». « Son personnage évolue certes en faveur des indigènes », mais ces indigènes appartiennent à une « race vaincue », moribonde que notre contact achève ». Cet « indigène » digne d’intérêt, n’en reste pas moins emprisonné dans sa défaite, croulant sous le poids de sa ruine, éveillant en l’observateur, une pitié distante et hautaine qui ne coûte rien quand la bienveillance est gratuite, quand elle est artificielle.
C’est ce qui a fait que A. Rousseaux, un détracteur virulent de H. de Montherlant n’a vu dans ce roman « qu’un prétentieux exercice littéraire » et dans cette histoire d’amour « qu’une image en marge de l’amour ». « Je désire tout avec une prodigieuse indifférence » avait écrit H. de Montherlant quelque part. Il se donne beaucoup de mal pour écrire un roman anti colonial, mais ce qui semblerait un élan de générosité est venu s’épuiser au seuil d’une radicale remise en question de conventions idéologiques de la société coloniale. « Je parle d’eux (les nord africains) d’une façon qui pourra les choquer. Mais je parle des espagnols, pour qui l’on sait assez mon amitié, d’une façon qui pouvait les choquer aussi… Dont ils ne se sont pas choqués, alors qu’on les dit si susceptibles… Ici, de même qu’ailleurs, je parle d’être humains… avec amusement, avec pointe, avec désinvolte » a-t-il écrit à propos de « La Rose de sable ». Si par hasard, ce roman si distrayant, si amusant intéresse encore quelques lecteurs curieux ils devraient le lire avec la même désinvolture prônée par l’auteur et avec la même façon allègre qui a présidé à son écriture.

Paru dans L’Observateur du Maroc n°213
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