Le pourquoi de la spécificité marocaine

Ahmed CHARAI

Tous les analystes qui reviennent sur ce que l’on a nommé, un peu rapidement, le printemps arabe, ont décelé des points communs entre les différentes révoltes. Celles-ci ont essentiellement exprimé une revendication de dignité. Les élites n’avaient pas de projet et ce sont l’armée et la nébuleuse islamiste qui ont joué un grand rôle. Les urnes ont porté au pouvoir les islamistes mais c’est l’armée qui a précipité la chute des tyrans et qui a désormais un statut particulier vis-à-vis du pouvoir politique. Au Maroc, la contestation et ses résultats, sont d’une toute autre nature.

Malgré la présence d’Al Adl Wa Alihssan, groupe islamiste antimonarchiste, les manifestants n’ont jamais revendiqué la chute du régime monarchique. Ils savaient que l’institution et celui qui l’incarne ont une véritable légitimité populaire et que des slogans réclamant sa chute les auraient isolés encore plus. D’ailleurs, dès le 9 mars, le Roi a apporté une réponse aux revendications en proposant une nouvelle constitution qui accorde de larges pouvoirs à la majorité parlementaire et au gouvernement qui en est issu. Ce processus a vidé la contestation de sa substance.

Le même processus a créé une dynamique politique qui a crédibilisé les institutions et procuré un nouveau souffle à la vie politique. Les élections qui ont suivi ont porté en tête le PJD, mais sans lui donner la majorité. Cette formation politique gouverne dans une large alliance où siègent des partis conservateurs, avec l’ancien parti communiste. C’est le seul point commun avec les pays de la région. Et il faut signaler une nuance de taille. Les islamistes du PJD sont monarchistes et reconnaissent la primauté religieuse de la commanderie des croyants. Ce statut du monarque est un rempart contre l’accaparement de la religion par un groupe quelconque à des fins politiques.

Quant à l’armée, elle n’a joué aucun rôle. Depuis des décennies, elle n’a pas été affectée à des opérations de police, de maintien de l’ordre. Très professionnelle, elle n’assure que les fonctions de défense du territoire et les missions de maintien de la paix à l’étranger, sous l’égide de l’ONU. Mais ce n’est pas cela qui constitue la spécificité marocaine. Le Maroc a échappé aux turbulences parce qu’il a entamé la construction démocratique depuis des décennies. L’accession au trône de Mohamed VI a accéléré cette construction, les droits de l’Homme ont été consacrés, des réformes politiques et sociales importantes ont été menées. Le contexte régional a favorisé un bond en avant dans la marche vers la monarchie parlementaire.

Depuis l’installation du gouvernement, on assiste à un exercice intéressant. Celui du dosage entre les pouvoirs constitutionnels du chef de l’Exécutif représentant la souveraineté populaire et ceux du Roi. Force est de constater que le texte et l’esprit de la constitution sont respectés. Les citoyens attendent la mise en place des autres institutions prévues par la loi fondamentale plébiscitée le 1er Juillet 2011, telles que la régionalisation. Le véritable enjeu concerne le renouvellement des élites partisanes pour que l’action des partis s’élève au niveau du rôle qui leur est imparti dans la construction démocratique. Car le projet national au Maroc est consensuel. La démocratie, le développement et la modernité ne sont remis en cause par aucune force politique majeure. Les divergences concernent plutôt les déclinaisons et la mise en oeuvre que les choix fondamentaux.

C’est ce qui explique que le nouveau gouvernement n’a opéré aucune rupture sur le plan des politiques publiques. Dans tous les départements ministériels, il y a une véritable continuité. Au point que pour marquer sa différence, le PJD ne met en avant que la «bonne gouvernance» et la lutte contre la prévarication avec des résultats peu visibles pour le moment. Finalement, au Maroc, la contestation n’a eu qu’un seul résultat. Une alternance par les urnes, qui est naturelle en démocratie. Cela rassure quant à la solidité des fondations institutionnelles. Mais la nouvelle phase de la construction démocratique est un enjeu historique qui permet d’asseoir définitivement le projet national. Celui d’un Maroc moderne, assurant une vie digne à tous ses citoyens.