Oujda. Le terminus des sans papiers

Les nouveaux nomades

Université Mohammed 1er à Oujda, sur les terrains de sport de cet établissement se dessine une nouvelle réalité géopolitique africaine. Des abris de fortunes accueillent des migrants de différentes nationalités. Répartis en des camps, ce refuge est composé de tentes des ressortissants du Nigéria, Cameroun, République démocratique du Congo, Mali, la guinée, Ghana et la Côte d’Ivoire, entre autres.

Ces nouveaux nomades ont choisi Oujda comme une halte dans leur long et périlleux cheminement vers l’Europe. Eddy, 23 ans, est Camerounais. Il est arrivé au Maroc en novembre 2011 après un voyage à pied de trois mois dans le Sahel. «J’ai traversé le Nigéria, le Niger puis l’Algérie où j’ai travaillé quelques temps pour payer les passeurs entre le Maroc et l’Algérie », raconte-t-il. Au cours de ces huit mois passés dans le Royaume, Eddy a fait l’objet d’un «jeu de ping pong» entre autorités marocaines et algériennes. «J’ai été refoulé neuf fois à la frontière algérienne et je reviens à chaque fois. Les deux pays veulent nous chasser de notre propre continent», proteste-t-il.

Eddy et des milliers de sans papiers dans la région payent les frais de la gestion désorganisée des flux migratoires par Rabat et Alger. Hassan Ammari, membre de l’Association marocaine des droits de l’homme (AMDH) à Oujda, suit l’évolution de ce dossier de très près. Ce qui l’oblige chaque semaine à passer à la préfecture de police pour libérer des sans papiers arrêtés ou venir en aide à ces migrants au moment de leur retour de la frontière algérienne. «Contrairement aux années précédentes, la campagne de refoulement n’est pas prête de se terminer. Presque chaque jour, il y a des reconduites à la frontière dans des conditions très difficiles», constate ce défenseur des droits humains. Cette situation de vulnérabilité oblige les migrants à s’organiser pour (sur)vivre .

Tranquillos agités

Il est 9h30, le soleil cogne déjà à la forêt de Sidi Maâfa, à 6 km d’Oujda. A quelques mètres de la décharge publique, les migrants ont planté leurs tentes. Entre les arbres de pin d’Alep, des Tranquillos (camps) sont clairsemés dans cette forêt. Répartis par nationalité et ou par ethnie dans le cas des Nigérians, les sans papiers s’offrent une vue panoramique sur Oujda. Une bien maigre consolation pour cette population qui n’a pas le droit de se loger normalement dans la ville.

«Louer une maison est une mission quasiment impossible pour un sans papiers à Oujda. Pour les opportunités de travail, elles sont également réduites à néant», explique Najat Ben Larabi, de la Fondation Orient-Occident (FOO). En plus de la forêt et de la Fac, les sans papiers se réfugient dans des fermes ou des maisons désaffectées de la région de Gala, non loin du poste frontalier de Jouj Bghal. Il y a deux types de Tranquillos. Les fixes qui constituent un lieu protégé des descentes des forces de l’ordre, comme la Fac. Puis, les mobiles. Ceux-ci, sont, comme leur nom l’indique, nomades et peuvent donc bouger à chaque moment. Dès que le chairman (président du camp) sent que le lieu est repéré ou qu’il y a une descente de police dans un camp avoisinant, il transfère son Tranquillo vers un autre site plus sûr.

Un petit bout du Nigéria

Les trois ethnies dominantes parmi les migrants nigérians sont les Ibou, les Edo et les Yoruba. Ce matin nous rendons visite aux Ibou. Leur camp est composé de vingt tentes. Des abris de fortunes faites de couvertures grises, recouvertes de bâches de plastiques verts pour se prémunir contre les pluies. Tout ce matériel est fourni par les ONG qui soutiennent cette population. Au milieu du camp, la tente du chairman. Ce dernier s’appelle Succes, a 42 ans et il est arrivé au Maroc en 2003. Il nous accueille dans la salle de réunion faite de grosses pierres disposées sous forme de cercle et de vestiges de chaises.

A notre arrivée, le chairman venait de se réveiller. Il met une chemise de jeans aux boutons défaits et un petit short. En nous recevant, il continue à prendre son petit déjeuner avec d’autres hommes du camp. Les femmes s’attèlent déjà à préparer le déjeuner dans leur cuisine de fortune. La première mission du jour pour le chairman est d’appeler l’ONG Médecins sans frontières (MSF)-Oujda pour transporter un migrant souffrant de fièvre depuis son refoulement à la frontière. Il a fallu la mobilisation de l’ONG ABCDS pour presser MSF de venir jusqu’à la forêt. «Les ONG ont eux aussi beaucoup d’a priori par rapport aux différentes communautés. Certains considèrent que les Nigérians sont dangereux vue la collusion présumée de certains parmi eux avec les passeurs. Cela n’est pas toujours vrai», relativise Hicham Baraka, président d’ABCDS.

L’équipe de cette ONG ramène à pied le migrant malade jusqu’à l’ambulance de la protection civile. Le départ annoncé de MSF du Maroc risque de compliquer la situation sanitaire de cette population. La deuxième mission du chairman et son équipe (le vice-chairman ainsi que le trésorier) est de trouver de l’argent pour subvenir aux besoins de leurs protégés pour les prochains jours. «Suite à la dernière intervention des gendarmes, nous avons tout perdu. Un gendarme a pris le seul sac de farine qu’on avait et il l’a vidé par terre», accuse Succes, très en colère. Les gendarmes algériens ne sont pas en reste.

Les femmes subissent

Matt, 22 ans est Camerounais. Il a été adopté par les Ibou et il est leur trésorier. Il est arrivé au Maroc la première fois à l’âge de 10 ans, avant d’être renvoyé vers son pays. Cela ne l’a pas empêché de revenir au royaume en 2010.
Après une nuit passée dans la brousse, suite à un énième refoulement, notre visite coïncide avec son arrivée au Tranquilou. Matt est furieux : «les gendarmes algériens m’ont volé la caisse du camp (700 DH) et mon téléphone portable», incrimine-t-il. La journée s’annonce dure pour les Ibou. Après la préparation du déjeuner, les femmes du camp se préparent à rejoindre le carrefour pour faire la manche. «La mendicité est le principal moyen de survie de cette population. Une activité principalement féminine», explique Ben Larabi. Pour parler à ces femmes, il faut avoir l’aval du chairman. Aicha, une nigériane de 21 ans, est parmi les femmes Ibou à qui le chairman ordonne d’aller chercher de l’argent. Pourtant, elle vient d’accoucher il y a quatre jours.«Je vais laisser mon nourrisson chez une des femmes du camp et j’irai mendier. Si je veux manger, je n’ai pas trop le choix», confie-telle.

Les yeux larmoyants, Aicha accuse les gendarmes marocains et algériens de l’avoir violée. «Nos compatriotes aussi violent les femmes des camps», révèle-t-elle. L’arrivée de Succes met fin aux confidences et Aicha regagne sa tente sans rechigner.

Les Etats-Unis des sans papiers

Cette organisation pyramidale basée sur la discipline et la débrouillardise trouve son prolongement dans l’assemblée du «ECOWAS», abréviation anglaise de la Communauté économique des Etats de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO). Cette réunion hebdomadaire entre les chairmen nationaux de la région d’Oujda a pour objectif de solder les différends entre communautés et de planifier une stratégie de survie dans la région. Succes se réjouit de l’existence d’une telle structure : «Dès 2008, nous avons mis en place l’ECOWAS dans chaque région où se trouve des migrants.
Elle nous permet d’éviter les débordements comme se fut le cas en 2007 où des Nigérians ont réglé leurs différends à l’arme blanche, ce qui a beaucoup nuit à notre image auprès des Marocains». Autre mission destinée à l’ECOWAS est d’organiser les relations avec les passeurs au niveau de Mellilia et de Tanger. En plus de la structure de concertation locale, il existe une plateforme d’échange nationale. «L’Ordre national rassemble toutes les nationalités présentes au Maroc. Il se tient deux fois par an à Rabat pour faire le bilan de l’année et tenter de penser aux moyens de protéger nos frères des refoulements et des attaques», explique Succes. Pour Baraka d’ABCDS, «ces structures sont dépourvues de tout moyen et n’assurent qu’un minimum de protection aux sans papiers, dont la situation est très difficile».

Coincé dans le cul-de-sac que représente Oujda ou Nador, les migrants sans papiers ne perdent pas pour autant espoir de gagner l’eldorado européen. Pour d’autres, le royaume est déjà une part de cet eldorado, à condition que le Maroc et les Marocains acceptent de les accueillir.

Maroc, terre d’accueil ?

Dans le quartier limitrophe à la Faculté d’Oujda, les migrants subsahariens sont assez bien reçus. Les plus jeunes parmi eux passent une bonne partie de la journée dans les cafés et les cybers de ce coin de la ville. «Il arrive que des bisbilles éclatent entre les deux communautés, mais elles sont rares», soutient Fahd, un jeune de ce quartier. Le dernier en date a eu lieu, il y a quelques mois.

Le boycott d’un propriétaire de café, jugé raciste par les étudiants marocains et subsahariens, a suscité l’ire des commerçants qui ont riposté par une opération de punition collective à l’égard des sans papiers. Eddy tire la leçon de ce triste épisode : «Nous avons appris à ne jamais jouer l’escalade. Nous sommes dans une situation de faiblesse et nous avons intérêt à nous faire petits». Et d’ajouter : «On nous reproche d’être des mendiants, mais je ne demande pas mieux que de trouver du travail au Maroc. L’Europe c’est un peu ici». John, un migrant nigérian n’est pas de cet avis : «s’installer au Maroc ne peut me faire oublier mon rêve de gagner l’Europe».

Reportage Salaheddine Lemaizi