RETRAITE : UNE GRANDE MISÈRE

Ils représentent pratiquement trois millions de personnes, soit 10% de la population marocaine. Ils sont, pour la plupart, victimes d’une mauvaise politique sociale. Retour sur la situation critique des retraités du Maroc, cette couche sociale qui souffre en silence.

Du haut de ses 63 ans, Abdelilah, ex-agent technique à l’Inspection Générale des Finances, veut bien profiter de sa retraite. Mais le pourrait-il ? Depuis trois ans, ce père de quatre enfants a du mal à s’habituer à sa nouvelle vie de «fout-rien», comme il la définit à chaque fois qu’il évoque le sujet. Du temps où il travaillait dans l’un des plus importants départements du royaume, Abdelilah touchait 3.231 dirhams de salaire net. Il était placé à l’échelle 7 et a cumulé 7 échelons grâce à son ancienneté.

En partant à la retraite, parce qu’il s’agit d’un départ et d’un grand, sa pension atteint aujourd’hui 2.889 dirhams après 40 ans de bons et loyaux services. Pour ce père de famille, tous ceux qui clament que la retraite doit être vécue comme une nouvelle vie n’ont jamais essayé la misère de cette couche sociale pour en juger. «Comment je pourrais vivre ma vie, voyager, découvrir et profiter de ma nouvelle existence alors que j’ai une femmes et quatre enfants à charge ? Pensez-vous que ma pension pourrait répondre à nos besoins à tous ? Les années passent et la santé se détériore. C’est le seul point que je crains !», confie-t-il, désemparé, à L’Observateur du Maroc. Et d’ajouter : «Aujourd’hui, je me rends compte que je n’ai vraiment pas les moyens de subvenir à nos besoins en soins de santé et je crains que l’un de nous tombe malade».

A la rue Napoli, au quartier l’Océan de Rabat, ce père de famille passe sa journée avec ses amis sous l’ombre des arbres. Il ne pensait jamais devenir lui aussi de ceux-là qui tuent le temps en jouant aux dames… Des retraités comme Abdelilah, il y en a partout à travers le pays. Des salariés du privé, des fonctionnaires, des retraités sortis de différentes entreprises semi-publiques ont tous un point commun. Ils voient leur salaire divisé presque par deux en devenant retraités.

Que faire ? Commencer une nouvelle vie professionnelle, c’est ce à quoi se résout l’écrasante majorité. Encore faut-il avoir toutes les capacités physiques et professionnelles pour trouver du travail une fois la soixantaine dépassée. Sinon, c’est la descente aux enfers. Des anciens cadres qui se muent en superviseurs d’agents de sécurité ou de femmes de ménage. D’anciens fonctionnaires qui deviennent concierges, voire gardiens de voitures…

Les cas sont innombrables et chacun de ces retraités, hommes et femmes, à une histoire, souvent triste, à raconter. Mais il y a aussi quelques rares exceptions. Hassan en fait partie. Le 1er janvier 2012, cet administrateur de premier grade (hors échelle, 6ème échelon), a pris sa retraite. Il était alors décidé de mener une nouvelle vie en compagnie de sa tendre moitié. C’est en 1972, à l’âge de 20 ans, qu’il a commencé à travailler. Depuis, il n’a pas cessé de progresser, de travailler, de fournir beaucoup d’efforts et de passer d’un service à l’autre. Après 40 ans de travail assidu, l’ancien fonctionnaire touche aujourd’hui 13.524 dirhams au lieu des 14.478 qu’il touchait lorsqu’il était encore durant sa période d’activité. «Je n’ai pas d’enfants. Ma femme est enseignante et prendra également sa retraite dans un an et demi. On compte tourner la page et vivre chaque jour de notre existence comme si c’était le dernier. Tant qu’on a les moyens, pourquoi ne pas nous le permettre», se réjouit Hassan qui avait hâte de quitter l’administration pour entamer une nouvelle vie.«Aujourd’hui au moins j’aurais le temps de faire ma prière comme il se doit», ajoute-t-il. D’ailleurs, ce nouveau retraité compte partir aux Bahamas avec sa femme pour ses vacances d’été… Un oiseau rare ! EN ATTENDANT LA MORT…

Si certains vivent bien leur retraite, d’autres en souffrent. Faute de moyens, ces derniers considèrent la retraite comme une période faite pour attendre la mort. «L’Etat n’a malheureusement pas une politique sociale adéquate pour ses retraités. La troisième génération est considérée comme une communauté de morts-vivants aux yeux de la société», regrette Abdelilah qui dit se sentir délaissé par tout le monde. Pour ce retraité, en plus des moyens qui ne lui permettent de se payer aucune distraction qui l’occuperait, il ne trouve rien à faire pour échapper à cette sensation d’inutilité. Sa famille tente tant bien que mal de le soutenir dans cette mauvaise passe, en vain. Abdelilah, comme bien d’autres retraités, souffre en silence et se considère rejeté…

NOURA MOUNIB